Pascal Blondiau
Éclipse de Poche
aux Carnets du Dessert de Lune, 2005
Le fils de l'homme a dit : Je suis le chemin. Aussi, profitant du passage du cône d'ombre sur l'abbaye, notre congrégation au complet sauta ce jour-là dans un fourgon en ribote - le train, en partance vers la côte, reprenait déjà de la vitesse. Dès que le vantail eût grincé, nous fournîmes joyeuse compagnie à une vache solitaire qui se partageait là, seule, un unique ballot de foin. Nous la baptisâmes Françoise, en l'honneur de notre divinité tutélaire. Par la porte bée, notre nouvelle soeur converse regardait passer les blés, admirant l'ordre révélé des choses, abjurant ses hérésies antérieures, louant nos pouvoirs prophétiques.
Le wagon-restaurant, auquel nous accédâmes plus tard, nous fournit brouets et pitance, car nous sommes un ordre mendiant. Des inconnus s'endormirent en face de nous, le passeport dans une main, un évangile dégoupillé dans l'autre. Avant de fermer les yeux, le contrôleur nous confirma que les kilomètres accumulés, même sous sommeil paradoxal, seraient assimilés à du temps de séminaire. Cette nouvelle réjouit fort quelques novices.
Assemblés sur la plage après notre étude biblique (Néhémie 2:14), nous disposâmes les instruments de notre foi sur l'ongle des brise-lames, qui affleurait à marée haute. Nous avions prémédité leur gonflage, leur lent désamarrage, leur ascension condescendante ; ainsi munis des secours de la religion et de l'hélium, ces majestueux nuages de pierre sale s'ébrouèrent en un fracas sourd, étendant sous eux un tapis d'ombre, d'eau et de varech.
Alors qu'un essaim de moules disparaissait à l'horizon, un frère exégète demanda soudain : "l'orgasme est-il le seul plaisir dont on ne puisse faire provision ?"